Disque

Coffret Bernard Tétu
05/01/2017
Coffret Bernard Tétu
         

A l'occasion du départ de Bernard Tétu, Spirito réédite 3 albums phares de la belle discographie du maestro et de son ensemble. Entre 1988 et 1998, ces disques ont contribué à définir l’identité musicale des Chœurs et Solistes de Lyon. Primés et salués par la critique, ces albums seront distribués début 2017 chez Timpani.

Quatre décennies de musique française et de musique romantique allemande
Lorsque Serge Baudo, directeur musical de l’Orchestre national de Lyon, m’a contacté la première fois en 1977, c’est Debussy qui se trouvait au centre des discussions. Il s’apprêtait à enregistrer Pelléas et Mélisande et cherchait quelqu’un pour assurer la préparation du chœur de marins de l’acte I. Deux ans plus tard, il me confiait la création d’un grand chœur pour le Festival Berlioz qu’il était en train de lancer, et d’un chœur professionnel qui puisse assurer la saison de l’ONL.

Avant cette période, et parallèlement aux débuts du Chœur de l’ONL, je m’étais pourtant largement consacré à la musique ancienne, notamment auprès d’Alfred Deller, puis en redécouvrant et dirigeant King Arthur de Purcell, le Livre vermeil de Montserrat ou des œuvres oubliées de Charpentier et Ingegneri… Et tout à coup je me trouvais étiqueté « romantique », avec un premier disque Schubert, Schumann et Brahms remarqué par la critique, puis ce CD Berlioz, en 1988, qui concrétisait la redécouverte de pages peu connues que nous avions présentées dans le cadre du Festival.

Dans l’imagerie populaire et même pour beaucoup de musiciens, Berlioz est l’homme des effectifs gigantesques, de la démesure. Mais il existe une face cachée du compositeur extrêmement attachante et inventive : c’est ce Berlioz « intime » et « souterrain » que je voulais faire connaître à travers cet enregistrement.

La découverte de son opus 2 (le Ballet des ombres) a été pour moi un choc. C’est un chef-d’œuvre de finesse, d’humour et de théâtralité. Berlioz, qui a dessiné lui-même la couverture de cette brève « danse des morts », confie au piano une partie virtuose et au chœur une rythmique subtile qui mêle textes, accents décalés, glissandos et onomatopées.

Dès ses premiers ouvrages, Berlioz ne craint pas les contrastes et les changements de ton rapides : l’humour noir et le grotesque de la Chanson des brigands,venus tout droit des échanges philosophiques et burlesques des fossoyeurs de Shakespeare, vont côtoyer l’émouvante naïveté de La Mort d’Ophélie, donnée ici dans sa première version.

A côté des œuvres insolites qui nous font approcher ce Berlioz « intime », on trouvera aussi plusieurs pages que nous pourrions qualifier de « fondatrices ». Il s’agit d’œuvres écrites d’abord isolément, mais qui contiennent comme en germe des ouvrages ultérieurs et hantèrent le compositeur pendant de nombreuses années : ainsi le Chœur d’ombres fut-il tout d’abord pourvu d’un texte cabalistique (partition perdue), puis intégré à La Mort de Cléopâtre, avant de trouver sa forme définitive dans Lélio ; de même, L’Adieu des bergers fut d’abord présenté par Berlioz comme l’œuvre d’un faux maître de chapelle du xviiie siècle au sein de La Fuite en Egypte, elle-même incluse ensuite dans L’Enfance du Christ

Au contraire des œuvres de Berlioz, celles de Brahms rassemblées en 1992 bénéficient de nombreux enregistrements. Mais j’éprouvais le besoin de faire une place à la musique romantique allemande afin de plonger dans un monde harmonique dense et riche, et dans une « pâte » sonore, pour sortir d’une approche musicale trop « française », trop maniérée. C’était pour moi le début d’une évolution vers une conception plus sensuelle et chaleureuse de la musique vocale. Je ne trouvais pas d’équivalent français à ces partitions de Brahms ou de Schumann où la fusion de l’ensemble vocal et du piano est si parfaite. Chacun reste dans son écriture spécifique : les chœurs dans une plénitude sonore à quatre voix dont la tradition remonte aux débuts de l’Eglise luthérienne, via Bach ; et le piano – dont je remarque, à la réécoute de ce disque, à quel point il est présent – dans une écriture virtuose, généreuse, et parfois presque athlétique. Pourtant, l’interpénétration entre ces deux mondes est complète. Dans les Liebeslieder, voix et piano à quatre mains sont si indissociables que la mention de l’éditeur de Brahms disant que les chœurs étaient ad libitum apparaît à l’évidence comme purement commerciale ; lorsque Brahms publia une version pour piano à quatre mains seul (opus 52a), ce fut d’ailleurs avec quelques aménagements.

Ce qui frappe aussi dans ces pièces, et tout particulièrement dans les Zigeunerlieder (les onze de l’opus 103 et les quatre de l’opus 116), c’est la proximité de la danse, de la musique populaire. Dans sa jeunesse, Brahms avait joué dans des tavernes et arrangé de nombreux chants populaires allemands ; et cela s’entend.

De même que Sehn suchtet Nächtens (les deux grands quatuors romantiques qui complétèrent l’opus 116 pour l’édition), les Liebeslieder et les Zigeunerlieder sont écrits à quatre voix ; mais j’y varie les formations, du chœur de chambre au quatuor de solistes. Quant aux duos, ils apportent une fraîcheur, parfois un humour et une légèreté, qu’on n’associe pas forcément à Brahms – Die Schwestern est particulièrement pétillant. En revanche, Die Nonne und der Ritternous plonge dans l’univers sombre et épique des grandes ballades romantiques allemandes de Schubert ou Schumann.

Enregistré en 1998, ce CD Fauré a le dessein de mettre en valeur la voix, je dirais même chaque voix, dans une conception de musique de chambre. Chaque chanteur y conserve son individualité, tout en s’intégrant parfaitement à l’ensemble.

On quitte ici la conception par cycles de Brahms au profit de pièces isolées, sortes de miniatures à l’émotion pudique, de moments précieux où l’emphase le cède à l’euphémisme – comme le duo Pleurs d’or, merveille de raffinement. Même l’émotion forte de la Chanson du pêcheur ou des Berceaux évite tout pathos.

La Naissance de Vénus balaie tous les effectifs qui se déploient dans le reste du disque comme en éventail, du soliste au chœur. Cette pièce est présentée en premier enregistrement mondial, tout comme la version originale du Cantique de Jean Racine (chœur mixte, quintette à cordes et orgue). Plusieurs autres pièces étaient des redécouvertes, à commencer parLes Djinns, formidable illustration du célèbre poème de Victor Hugo (avec ses strophes au nombre de pieds croissant puis diminuant au gré du flux et du reflux de ces esprits maléfiques).

Bernard Tétu

       
       

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