7 questions à...

Thierry Poquet / Laurent Mulot
19/01/2017
Thierry Poquet / Laurent Mulot
     

Vous assurez tous deux la direction artistique d’un spectacle en création, un voyage sensoriel et poétique aux frontières de l’art et de la science : Aganta Kairos. Comment vous êtes-vous rencontrés ?
Thierry Poquet : Nous nous sommes rencontrés en 2008 dans la citerne d’eau de la Cité Portugaise à El Jadida au Maroc. Laurent réalisait une installation, je démarrais un travail de formation avec de jeunes acteurs marocains. J’ai invité Laurent à me rejoindre sur le projet, qui a pris la forme d’une installation scénique et audiovisuelle Mazighan ou l’eau du ciel. Puis nous avons créé ensemble Augenblick Dream, une adaptation scénique à 360° de l’installation Augenblick de Laurent, inspirée par les recherches sur l’antimatière au sein du grand accélérateur de particules du CERN (Genève/Pays de Gex).

Et qu’est-ce qui vous a donné l’envie de collaborer pour créer une œuvre à forte portée spirituelle et symbolique ?
Laurent Mulot : Nos centres d’intérêts et notre conception de l’art. Nous nous sommes trouvés principalement sur la dimension politique de l’action artistique, au sens large, persuadés que l’art doit-être partie prenante de la vie, de la société dans laquelle nous évoluons. Nous sommes partisans d’un art qui se mêle de tout, et de la science (humaine ou exacte) en particulier, qui nous paraît-être un réservoir, sinon un laboratoire de nouvelles représentations des mondes et des réalités qui nous entourent.

Le personnage principal d’Aganta Kairos est des plus « mystérieux » : qu’est-ce qu’un neutrino ?
TP : Le neutrino est une particule élémentaire qui traverse la matière à la vitesse de la lumière, il provient des cataclysmes cosmiques : formation de supernovae, trous noirs, big bang ou autres événements sympathiques de l’Univers, qui produisent de très grandes quantités d’énergie. Il est aussi produit par le Soleil, par la radioactivité naturelle et même, en petites quantités, par notre corps (140/jour). Avec le photon, c’est la particule la plus répandue dans l’Univers, 65 milliards de neutrinos traversent par exemple un cm2 de notre corps à chaque seconde.

LM : Je ne dirai pas que le personnage principal d’Aganta kairos est le Neutrino, il en est le vecteur. Le neutrino est une particule élémentaire dite fantôme, parce qu’il est très fugace, véloce et difficile à détecter. Il est considéré par les astrophysiciens comme un messager donnant des informations sur le cosmos et ses phénomènes les plus violents et primordiaux. Ma démarche est avant tout relationnelle, je tente de créer des liens poétiques entre des territoires et des gens, proches ou lointains. J’ai choisi ce nom Aganta Kairos (qui signifie attraper sa chance) parce qu’il se réfère, pour moi, à la difficulté de la quête mené par les astrophysiciens, mais également parce que ce messager nous traverse tous, physiquement, en permanence. De cette propriété, j’ai imaginé que la particule pouvait tisser un lien entre le cosmos et les humains de part et d’autre de la planète. Ce lien existe maintenant, car il est partagé par une communauté, et le spectacle qui vient à la suite de l’œuvre d’art visuel éponyme, va, j’en suis sûr, développer cette communauté. 

Comment conjuguez-vous votre démarche artistique avec celle de la science ?
LM : Avant tout en collaboration étroite avec un responsable scientifique et son équipe. Il s’agit au départ d’une écoute attentive de ce que le scientifique et son expérience peuvent me révéler. Puis une incubation, une maturation vers un projet qui questionne l’expérience scientifique et la détourne de ses objectifs pour s’orienter sur une voie poétique. C’est cet imaginaire que je propose en partage à des non-scientifiques, puis au public pour mes expositions et enfin, c’est ici le cas de figure, pour une adaptation scénique avec Thierry.

Ce spectacle est le fruit d’un processus de travail relativement long, de voyages, de rencontres...racontez-nous...
TP : A la suite d’Augenblick Dream, Laurent m’a proposé l’adaptation d’une autre de ses installations, Aganta Kairos, réalisée en collaboration avec l’astrophysicien Thierry Stolarczyk, inspirée des résultats du gigantesque télescope à neutrinos ANTARES, immergé à 2500 m dans la mer Méditerranée au large de Porquerolles. Le neutrino est un messager cosmique, qui, pour les scientifiques, transmet des informations sur les régions inexplorées du cosmos et révèle certains aspects inconnus de la matière. Nous nous sommes emparés de cette information scientifique pour la mettre au cœur d’un processus de création scénique avec les publics, et ouvrir un chantier d’images, de paroles, de sons et de gestes autour de cette nouvelle perspective, avec la détermination de l’inscrire dans un débat entre artistes, scientifiques et publics. Le flux et le contenu de ces rencontres nourrissent l’œuvre d’Aganta Kairos, conçue comme une architecture "souple" jusqu’à la composition du spectacle final. Nous avons ainsi renforcé les liens avec les physiciens, notamment le Centre de Physique des Particules de Marseille, interviewé des collégiens, des lycéens, des étudiants, des physiciens, des anthropologues, des philosophes. Laurent est allé capter des images et des sons en Nouvelle Zélande, au Groenland, à Madagascar, à Porquerolles et en Antarctique. Ensuite, nous avons écrit le scénario et invité le compositeur Samuel Sighicelli et le poète Michaël Batalla à nous rejoindre, ainsi que les comédiens Jacques Bonnaffé et Didier Galas. Puis nous avons rencontré Nicole Corti directrice artistique de Spirito, et l’aventure a pris la forme d’un poème théâtral, musical et visuel.

Comment avez-vous abordé la question musicale et comment sera traitée la voix ?
TP : Le projet comporte trois grandes parties. La première est théâtrale et invite le spectateur à ressentir le vertige de l’infiniment petit et de l’infiniment grand : la physique des particules et la cosmologie. La seconde est un voyage cinématographique sur les cinq océans de la planète, à la rencontre de cinq peuples qui perçoivent les mondes de façon différente. La troisième prend la forme d’un poème  musical, les voix du chœur s’élèvent de manière inattendue, tel un glissement de formes, et emplissent progressivement l’espace de résonances sonores, la salle puis la scène.
Aganta Kairos est hanté par une foule, de visages, de voix. Voix informatives des témoignages et des interviews ; voix des comédiens travaillées électroniquement ; voix chantées qui dévoilent des territoires sensibles. Les provenances des textes traversent les époques : mythologies des peuples premiers, citation de Sénèque, essais du siècle dernier ; mais aussi paroles de notre monde contemporain portées par l’écriture poétique de Michaël Batalla.
La voix est onde (oh, une onde…) et transmet des informations rationnelles et sensorielles. La mise en scène de la voix est de l’ordre de la propagation : la voix chantée naît en écho à un chant rituel maori, comme si cet hymne originel vibrait au sein de chacun des spectateurs. Peu à peu, le chœur acquiert une autonomie musicale et joue de ses voix aux tessitures variées (soprano, alto, contre-ténor, ténor, baryton, basse) comme autant d’interprétations du monde. Il évolue également dans l’espace : les corps dispersés se rejoignent sur le plateau et participent à l’écriture scénique.
Ce chœur prend une place métaphorique dans l’œuvre : il représente une humanité diversifiée, image composite de personnes d’âges différents, aux voix différentes, de langues différentes : un échantillon humain qui n’attend qu’à être imité, reproduit et diffusé. Lors de la dernière séquence du spectacle, un chœur amateur prolonge cette idée. La simplicité des derniers accords, des dernières mélodies, et un sur-titrage permettent au public d’y participer.
A l’image du neutrino, qui crée du lien entre le cosmos, les océans, les savoirs et les peuples, le chœur engage en notre nom à tous une conversation avec l’invisible, qu’il soit quantique ou magique.

«Le chœur, à l’image du chœur antique, se positionne en surplomb et tente d’élaborer une pensée à distance des paroles et des actions des comédiens. À la fois pionnière et archaïque, sa parole livre une vision critique du destin de l’humanité.Le chœur appelle à esquiver les alternatives tragiques et propose un autre horizon d’exploration, doublement orienté vers l’intériorité lyrique et l’altérité concrète.» Michaël Batalla

L’agencement de l’espace scénique et plastique impliquera-t-il un rapport spécifique aux publics ?
LM : C’est précisément dans la construction de cet espace que nous situons ce rapport au public : les éléments sur scène s’agrègent au fur à mesure du « voyage » des comédiens, les images filmiques surgissent jusqu’au paroxysme de la présence sur scène des chanteurs, qui ouvriront une progression inverse jusqu’au dénuement final du plateau.

     

En savoir plus sur Aganta Kairos

> Retour aux actus

Suivez-nous !
Inscrivez-vous à la newsletter !
  • Spirito
  • 21, rue d'Algérie - 69001 Lyon
  • 04 72 98 25 30